2:46 - Samedi mai 19, 2012

Carrey de Rois

Ce qu’il y  de bien avec les vacances, c’est qu’on se donne le droit de tout mixer : le JDD et les Cahiers du Cinéma ; les huîtres et le Nutella ; Peyton Reed et Arnaud Despleschin…et même Jim Carrey et Mathieu Amalric.

Il était resté à l’auteur de ces lignes un souvenir très fort de Rois et Reines, film inclassable, diamant irradiant tour à tour la légèreté diaphane et une bile noire. Despleschin y développait les histoires parallèles de deux personnages dont le fil de la vie s’était croisé par le passé et qu’on voyait suivre deux chemins parallèles, mais aussi deux courses opposées, l’une vers la lumière et l’autre vers l’abyme. On y croisait une kyrielle d’acteurs qu’on retrouverait quelques années plus tard dans le magnifique Un Conte de Noël.

rois_et_reine__75535Un film choral comme Danielle Thompson rêve sans doute d’en faire : où l’on rit, où l’on pleure, où le malaise insupportable de la lecture d’une lettre posthume d’un père à sa fille (« je te hais, je voudrais que tu meures avant moi ») fait place à une scène hilarante de vol de psychotropes dans l’infirmerie d’un hôpital psychiatrique transformé en supermarché de la drogue !

Il se passe tant de choses dans ce film de 2h40 qu’à la troisième vision, c’est peut être une sensation de trop plein qui me guette soudain. L’œuvre est trop riche de symboles, trop sophistiqué dans sa mise en scène trop bien joué, trop plein d’allers retours et de symboles. Et pourtant, qui filme la famille ainsi aujourd’hui dans le cinéma contemporain ? Qui la travaille comme une matrice de la société elle-même, où chaque personnage est en quête d’identité, celle qu’il se construit contre celle qui lui est assignée ? Personne à part James Gray peut être, chez qui on respire le même parfum shakespearien

Filiation

Le thème de la filiation est ici le fil conducteur du récit autour de plusieurs figures du père : celui qui meurt plein de ressentiment, celui qui se supprime avant de s’être révélé, celui qui adopte par amour et celui qui refuse d’adopter par respect. Des figures de petits rois dérisoires, gravitant autour d’une reine tutélaire qui les écrase de tout son égoïsme. Si Emmanuelle Devos (Nora) est ici sidérante d’antipathie assumée, c’est Mathieu Amalric (Ismaël) qui irradie l’écran en jouant pendant les ¾ du film toutes les variantes de la folie avant de se révéler en adulte équilibré dans un épilogue lumineux. Mais comment ne pas être épatant lorsqu’on est servi par une mise en scène d’une telle maestria ?

Bref, c’est du grand cinéma intello à la française, capable à la fois de vous chavirer le cœur (deux fois !) sur ce grand écran qui exige la concentration la plus extrême mais tout autant de vous paraître quelque peu boursouflé de maniérisme 3 ans plus tard, trahi par le format DVD et la perte d’attention qu’il induit.

Heureusement, les cinémas insulaires d’art et d’essai des départements bien nés n’ont pas oublié que le cinéma est fait pour tous les goûts et qu’il doit contenter les défenseurs d’Agnès Varda (que nous sommes) tout comme ceux de Jim Carrey (que nous sommes aussi).

Carrey ? Le type qui joue le Mask ?

Comment ça ? Carrey ? Le type qui joue le Mask ? L’abruti de Dum and Dumber ? Le détective nullissime Ace Ventura ? Soi même, c’est à dire également l’incroyable incarnation d’Andy Kaufman dans Man on the Moon ou encore ce type tellement détruit par la fin d’une histoire d’amour, qu’il décide d’effacer tous les souvenirs qui le font souffrir (Eternal sunshine of the spotless mind).

movie74Ici, le registre est mixte alliant la comédie débridée, la satyre assez féroce de la société américaine et la comédie romantique. Ce qui est jubilatoire dans l’histoire de Bruce, cadre moyen comme l’Amérique en vomit des millions, c’est la capacité du cinéma américain à réfléchir sur elle-même, les travers de son mode de vie, tout en la transformant en divertissement grand public. Car il y a plusieurs lectures dans ce Yes Man. Au premier degré, on peut y lire la défense illustrée et quelque peu moralisante de l’optimisme béat typique d’un volontarisme américain simpliste et volontiers vilipendé.

Or, on peut aussi y lire en creux plus ou moins subtiles (c’est la principale limite du film) une franche auto dérision des travers de la société US : prolifération des charlatans prêcheurs de tout poil, suspicion des autorités envers les comportements par trop déviants, tristesse des rites par trop codifiés de la société des loisirs…

Le personnage principal ressemble au fond à ce qui symbolise le mieux les Etats-Unis : une figure d’adolescent oscillant entre immaturité foisonnante et déprime quotidienne.  Et c’est essentiellement à Jim Carrey que l’on doit la réconciliation de ces différents genres. Ici, point de grand dadais débile ou catastrophique mais un type plus tout à fait jeune, terrorisé par la perspective de se faire mal en acceptant encore de jouer avec la vie. Le grand acteur canadien excelle à faire briller toutes les facettes de son personnage, tour à tour employé de banque dépressif, séducteur sûr de lui, amoureux transi, noceur fêlé. Bref, un festival qui procure un plaisir jubilatoire tout juste limité par le trait un peu épais du scénario et la réalisation passe partout du dénommé Peyton Reed.

Au sortir de cette heure et demie revigorante et sans prétention, on s’est pris à rêver que Despleschin, sans doute le cinéaste le plus génialement doué de sa génération rencontre Jim Carrey et lui confie le rôle du cousin américain pour son prochain film familial. Imaginez un numéro de claquette entre Carrey et Amalric arbitré par Jean Paul Roussillon…de quoi passer des vacances parfaites.

Jérémie D   (Mask à plume)

Filed in: Cinéma

Une réponse vers “Carrey de Rois”

  1. 26 mars 2009 à 13:03 #

    J’ai vu ces deux films je l’ai tous les deux adoré… Que dire de plus à part que ton article est fort bien écrit….

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