3:20 - Mercredi février 8, 2012

Ne Besson pas la garde !

Vincent Lindon est un personnage singulier. Prenez le à la ville : sa trogne bourrée de tics incoercibles laisserait à penser que cet homme souffre d’un sérieux défaut de maîtrise. Regardez le à présent  filmé par une caméra de cinéma: un bloc de tristesse granitique, dont le visage impassible exprime mille nuances de sentiment au travers d’un simple regard.

Très largement sous estimé à ses débuts tardifs (comparables à ceux de Daniel Auteuil) on se dit désormais à chacune de ses apparitions – et surtout après avoir vu le dernier film de Philippe Lioret -qu’il incarne ce type d’acteur à la Gabin ou Ventura qui porte littéralement une histoire sur ses épaules.

(Crédit photo : Nord Ouest /Mars Distribution)

(Crédit photo : Nord Ouest /Mars Distribution)

Tout cela ne serait que fort sympathique si Lioret nous servait une histoire à la Max Pécas. Or ce n’est pas le cas ici. Certes, comme on y trouve une plage mais ce n’est pas celle d’une riante bourgade méridionale sous le cagnard estival mais cette langue grisâtre qui s’étend du côté de Calais, Douvres ou Boulogne sur Mer.

L’histoire que raconte Lioret a le mérite, en ces temps où la peur de la crise semble le seul objet de mobilisation collective, de faire resurgir une interrogation sur un sujet rangé sur les étagères de l’actualité depuis la spectaculaire décision de Nicolas Sarkozy de fermer en 2002 le centre de Sangatte. On avait à l’époque retenu le pied de nez d’un ministre de l’Intérieur de droite, embrassant une cause de gauche et embarassant les socialistes par un geste qu’ils ne pouvaient renier.

Caméra posément furibarde

7 ans après – comment l’ignorer ? – Sarkozy est président mais le problème des migrants en transit par les côtes de la Manche n’a pas disparu. Alors, pourrait-on se dire, à quoi bon faire un film pour dire que rien n’a changé ? C’est que les choses ont en réalité bougé et dans un sens que la caméra posément furibarde de Lioret ne semble pas applaudir des deux mains.

Bilal jeune kurde de 17 ans a quitté son pays en guerre et bravé mille périls pour rallier l’Angleterre et y retrouver la jeune fille qu’il aime et qui vit à Londres en immigrée de fraîche date, mais légale. Après une première tentative avortée pour franchir la frontière, caché dans un camion et un sac en plastique sur la tête pour échapper aux détecteurs de CO² des douaniers, il décide de se rabattre sur un autre projet tout aussi fou : traverser la Manche à la nage. Premier problème, le garçon pratique le crawl comme un soldat de plomb. Second souci, sa détermination à rejoindre sa belle est tel qu’il ne voit pas l’aspect déraisonnable de son projet d’exploit sportif. C’est à ce moment là que Lioret place sur son chemin Simon, maître nageur à la dérive, ex-gloire éphémère de la natation et plongeant tête la première dans la dépression suite au départ de sa femme, qu’il aime encore et qui ne supporte pas son apathie croissante devant la vie. Évidemment, le maître nageur va essayer d’aider ce jeune kurde naïf, idéaliste et tellement déterminé.

Sujet casse gueule

Dans le genre sujet casse gueule, on aurait difficilement pu trouver pire et pourtant Lioret, excluant le lyrisme comme la peste, réussi l’examen avec profondeur, souffle et émotion. Rien n’est simple ou manichéen dans ce film. Le personnage de Simon n’est pas dépeint comme un héros mais comme un homme perdu aux motivations troubles, qui commence à tendre la main à son prochain, non pas par conviction, mais pour tenter d’impressionner son ex-femme, bénévole auprès des étrangers en situation irrégulière. De même, bien que Lioret ait choisi de nous sensibiliser à sa cause en choisissant de suivre le parcours atypique d’un Capulet irakien propre sur lui, désirant l’Occident pour l’amour de sa Juliette, il n’occulte pas ce qu’est la motivation réelle de beaucoup de ces hommes : fuir la misère, trouver de l’argent où il y en a et l’envoyer à leur famille.

(Crédit photo : Nord Ouest /Mars Distribution)

(Crédit photo : Nord Ouest /Mars Distribution)

Les flics ne sont pas dépeints comme des salauds nazillons mais de simples agents d’un dispositif qui les conduit à appliquer une législation poussant insidieusement à la délation des hommes et femmes qui ont fait le choix de s’engager aux côtés des immigrés clandestins et traitant ces derniers comme des objets qu’on déplace.

Zone de conflit

On est à Calais mais on a l’impression d’être en zone de conflit, dans une sorte de bande de Gaza pluvieuse. Les petits bourgeois même pas aisés en viennent à dénoncer leur voisin par souci de tranquilité et par sentiment d’être déclassé dans cette proximité avec des étrangers dépenaillés. Les bandes d’immigrés clandestins tentent de passer à pied, à la nage, un sac sur la tête ou sous un train mais la plupart échouent. Ils stagnent alors aux marges de la vie occidentale, refoulés des supermarchés, sans domicile et réduits à coloniser les bois alentours (surnommés « la Jungle » !) en s’agressant les uns les autres.

Lioret ne dit pas qu’il faut accueillir tout le monde en France mais montre à quel point cette lutte à petite échelle contre l’immigration, phénomène structurel à échelle mondiale, est vaine et en devient cruelle. La grande force de Welcome est d’accompagner la lente sortie d’anesthésie de Simon, de suivre avec une apparente distanciation cette indignation qui monte, cette prise de conscience qui éclot sur un cas particulier et s’étend petit à petit à un sujet de morale : peut-on en 2009 traiter ainsi des êtres humains dans un pays démocratique et civilisé ?

(Crédit photo : Nord Ouest /Mars Distribution)

(Crédit photo : Nord Ouest /Mars Distribution)

Scènes spectaculaires mais sans aucune ostentation

Pas de démonstration donc, et lorsque tout est fini pour Simon, qu’il est allé au bout de ce qu’il pouvait à offrir à Bilal, il n’en ressort pas glorifié ou rempli d’une compréhension nouvelle du monde. Lioret déploie au contraire une scène d’une infinie tristesse dans un snack londonien dont l’émotion est tout autant liée au sort personnel du jeune homme kurde qu’à l’absurdité d’une situation où personne n’aura trouvé son salut, ni même de réponse.

Plastiquement, la réalisation est superbe, alternant moments intimistes et scènes spectaculaires mais sans aucune ostentation. La photo restitue à merveille un spectre de couleurs serré autour du bleu nuit et du gris métal. Le scénario joue et se joue des clichés en filant droit vers son issue fatale. Peut être pourtant que le film ne fonctionnerait pas sans le visage et la silhouette fatiguée de Vincent Lindon. Mais, parce que personne ne joue les demis paumés en sursis comme lui, on accroche, on y croit et on découvre au moment du générique de fin que sa colère rentrée est un peu devenue la nôtre.

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