3:19 - Mercredi février 8, 2012

Gulliver en Chesnais

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En ces temps de crise économique et sociale, faire sauter la banque est une tentation fort répandue. De cette cible évidente, la pièce qui se joue en ce moment au Théâtre Hebertot n’a cure.

Soit un homme, Alain Kraft, la quarantaine plutôt fringante qui pénètre dans sa paisible agence bancaire du Crédit Industriel de France (CIF) et au détour d’un innocent retrait en liquide se voit interdit de sortie. Au début, la colère le prend devant ce guichetier ahuri, sorte de bloc obtus, qui refuse de lui débloquer la porte.

Changer de caste

Puis, la situation s’éclaire par petites touches : on apprend d’abord que le CIF a été racheté par la Bank of India ; puis que les agences du Trust se retrouvent désormais, quel que soit leur lieu d’implantation, sous l’empire des lois de Delhi ; enfin, que la banque surveille de près les dossiers de ses clients et puni sévèrement les impudents qui ont osé changer de caste….

cochons-d-indeC’est à ce moment là que la pièce de boulevard se charge d’une étrangeté et d’un sens de l’absurde qui vont donner sa singularité à la partition jouée par Patrick Chesnais en virtuose : thriller par l’intrigue, fable fantastique, conte moral, comédie absurde, tout y passe. Alain Kraft, homme bien assuré voire arrogant, voit se retourner dans une inversion maligne ce qu’il croyait être sa force : la capacité à s’extraire d’une condition modeste pour conquérir l’aisance financière et la reconnaissance sociale.

Morale plus que rentabilité

L’univers bancaire, honni ces derniers temps n’est pas ici présenté comme le repaire de financiers riches de leurs biens mal acquis. Certes, on y retrouve le thème de l’entreprise big brother connaissant tout de ses clients mais paradoxalement, la banque et ses patrons apparaissent davantage préoccupés de morale que de rentabilité. Ils sont présentés avant tout comme les tenants d’une vision éthique des rapports entre individu et société qu’ils entendent faire respecter, même si cette conception qui se situe aux antipodes de la nôtre.

Le ressort comique de la confrontation entre les valeurs occidentales et indienne fonctionne ici à plein et d’autant plus que les gardiens du temple sont de simples employés bien parisiens de la multinationale. Malgré les imprécations du personnage de Patrick Chesnais qui insiste sur l’absurdité de lui opposer sur le territoire français des lois qui n’y ont pas cours, ces serviteurs zélés défendent sans problème de conscience les règles d’appartenance héritée à une caste et sanctionnent ceux qui ont prétendu prendre trop vite et trop haut l’ascenseur social. Au-delà du simple légitimisme de ces agents bancaires, on peut d’ailleurs se demander en écho à l’actualité s’ils n’éprouvent pas un secret plaisir à épingler ainsi un représentant de la classe moyenne supérieure ayant tenté de fuir le destin commun.

Le boulevard kafkaïen

Bien entendu, on n’évite pas quelques clichés ou lourdeurs et la fin est un brin décevante comme si l’auteur n’avait plus su comment sortir de sa propre intrigue. Mais ce divertissement emporte largement le morceau par la qualité de ses dialogues, son arrière fond subversif, quelques scènes d’anthologie, notamment celle où Kraft tente de minimiser la portée de sa réussite aux yeux de la banque tandis que sa maman l’enfonce avec candeur, et surtout du jeu des comédiens.

Merci donc à Patrick (dé)Chesnais qui allie élégance naturelle, mine mélancolique à la Bill Murray et pétages de plombs. Merci aussi à Sébastien Thiéry, acteur inattendu qui révèle un potentiel comique basé sur l’inertie et inventeur inspiré d’un nouveau genre : le boulevard kafkaïen.

A ceux qui voudraient mieux comprendre les mécanismes qui animent nos amis traders, à mi chemin entre maniement expert des algorithmes et poker menteur d’ados attardés, on ne saurait trop recommander la lecture passionnante du dernier roman d’Eric Reinhardt, Cendrillon. Au milieu d’un kaléidoscope de ses doubles, Reinhardt nous permet de ressentir tous les vertiges de cette activité : vertige des chiffres, vertige du vide.

Jérémie D aux zygomatiques satisfaites

  • Cochons d’Inde, de Sébastien Thiéry, Théâtre Hebertot, du mardi au samedi à 21 heures.
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