
Bien qu’il ne soit situé qu’à quelques centaines de kilomètres de Nairobi, le comté de Turkana, où des réserves de pétrole récemment découvertes devraient être exploitées au cours des prochaines années, semble se trouver à des millions de kilomètres des gratte-ciels rutilants et des concentrations de pouvoir et d’argent de la capitale kényane.
Les habitants de Lokichar, ville la plus proche de cette concession pétrolière dont la viabilité a été confirmée, parlent du « Kenya » comme s’il s’agissait d’un autre pays et des « Kenyans » – ou « ceux qui portent des pantalons longs » – comme s’ils étaient des étrangers.
96% de pauvres
Les indicateurs socio-économiques montrent que de fortes inégalités existent entre les habitants de Turkana et le reste de la population kényane. Plus de 96 pour cent de la population du comté, principalement composée de pasteurs, est considérée pauvre, la proportion la plus élevée de tout le pays. On constate également de forts écarts en termes d’emploi, d’alphabétisation et de dépenses de soins de santé.
Dans le comté de Turkana, seuls 39 pour cent des jeunes de 15 à 18 ans sont scolarisés, alors que la moyenne nationale atteint 70,9 pour cent.
Confection de paniers
La découverte de pétrole et le processus sans précédent de dévolution politique consacré dans une nouvelle constitution permettront-ils d’inverser la tendance dans le comté de Turkana ?
À Lodwar, la ville la plus importante de la région, dont l’activité économique principale est la confection de paniers, on observe quelques signes positifs.
Puits d’exploration prometteur
De nombreux commerces ont ouvert leurs portes, dont le Ngamia-1 Mobile Phone Repair Shop, qui doit son nom à un puits d’exploration prometteur, des hôtels, des maisons d’hôte et des restaurants.
À l’aéroport de Lodwar, on a constaté une augmentation du taux d’occupation des avions.
De l’eau plutôt que du pétrole
Alors que le changement climatique, les razzias de bétail et le développement de l’agriculture mettent en péril la viabilité et l’attrait du pastoralisme, bon nombre d’habitants de Turkana espèrent que leurs besoins les plus pressants seront bientôt satisfaits.
« Il y a peu encore, bon nombre de personnes ne comprenaient pas l’importance du pétrole en tant que ressource. La plupart demandaient s’il était possible d’extraire de l’eau plutôt que du pétrole », a dit Robert Kamaro de Lokichar.
Une chance ?
« Le gouvernement doit construire des écoles pour nos enfants et creuser des puits de forage. Nous pensons que nous en tirerons profit, surtout les plus vulnérables », a dit Simon Esekwen, qui vit non loin de Lokichar.
Le docteur Lawrence Lomuria de la ville Lodwar a dit que la découverte de pétrole constituait une occasion pour les habitants de Turkana de prendre en compte l’éducation. « Il n’y a pas de raison d’avoir peur de l’éducation ; cette situation peut leur donner l’envie d’étudier et de réussir dans la vie ».
Gravir les échelons
« Le pétrole est considéré comme un atout qui permet à la population de gravir les échelons », a dit Christopher Ekaru Loskipat, coordinateur de la Commission catholique Justice et Paix (CCJP) de Lodwar.
« Lorsque les compagnies viennent s’installer ici, les habitants s’attendent à ce qu’on leur propose un emploi. Si ça ne se passe pas comme ça, il y aura un conflit. Comment le gouvernement va-t-il partager les bénéfices avec la communauté ? », a-t-il demandé.
« On nous a volé notre bétail »
« Nous sommes contents que du pétrole ait été découvert », a dit Lokapel Katilu, un habitant de Lokichar. « Nous prions pour que la découverte soit confirmée. Ici, nous n’avons rien à faire, il n’y a pas de travail. Nous tournons en rond. Avant, nous dépendions des pâturages, mais on nous a volé notre bétail ».
Un jeune habitant de la ville, qui a quitté l’école avant la fin du cycle primaire, a dit : « Nous savons que nous avons des compétences limitées, mais nous aimerions que les emplois occasionnels nous soient attribués ».
Pas de miracle de l’emploi
Toutefois, selon Antony Goldman, un expert de l’industrie pétrolière, il n’y aura pas de miracle de l’emploi.
« Le pétrole est une industrie à forte concentration de capital plutôt qu’à forte intensité de main d’œuvre : en comparaison avec l’industrie minière, l’industrie pétrolière n’offre pas beaucoup d’emplois non qualifiés ou semi-qualifiés », a-t-il dit.
Emploi dans la sécurité
« La découverte de pétrole à l’intérieur des terres peut entraîner la création d’emplois dans la construction d’oléoducs ; l’industrie pétrolière – pendant la période d’expansion – offre de nombreuses opportunités dans le secteur des services … Reste à savoir si les communautés locales peuvent accéder à des emplois autres que les emplois de base », a ajouté M. Goldman, directeur de Promedia Consulting, un cabinet-conseil en analyse des risques basé à Londres.
Selon M. Katilu, seules quelques personnes ont trouvé un emploi dans l’industrie pétrolière pour l’instant, « pour surveiller la circulation et empêcher que des gens n’accèdent au lieu de forage ».
Crainte de l’arrivée d’étrangers
M. Kamaro, un habitant de Lokichar, a dit que nombre de personnes craignaient que le manque de qualifications de la population locale « n’entraîne l’arrivée de travailleurs kényans » dans la région.
Les gens d’ici « craignent l’arrivée d’étrangers et les maladies qu’ils vont apporter, les problèmes de surpopulation et la pollution de leur culture », a dit M. Kamaro.
Augmentation de la criminalité ?
D’autres ont averti que toute ruée vers le pétrole pourrait provoquer une augmentation sensible de la criminalité, de la prostitution et de l’exploitation sexuelle des mineurs.
« L’arrivée du pétrole dans une communauté “analphabète” se traduira par un apport d’expertise et d’argent, mais peut-être aussi par des problèmes associés aux questions de protection de l’enfance », a prévenu Eunice Majuma Wasike, responsable de la protection de l’enfance au sein du diocèse catholique de Lodwar.

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