3:14 - Mercredi février 8, 2012

Symphonie pastorale

Au commencement, il y a le balancement mélodique d’une élégie de Fauré, les sonorités entremêlées du violoncelle et du piano, qui accompagnent le roulis perceptible de la caméra de Depardon, filmant une départementale perdue.

Ça donne un peu le mal de mer mais c’est beau. Nous sommes du côté du Pont de Montvert, au pied du Mont Lozère, mais on pourrait tout aussi bien se trouver au sein d’une société insulaire du fin fond du Pacifique. D’emblée, on sent que le dernier film (parler de documentaire serait réducteur) de Raymond Depardon, La vie moderne, portera un regard d’ethnologue bienveillant sur un monde en train de doucement s’éteindre avec ses derniers représentants.

Ultime volet d’un triptyque commencé depuis une dizaine d’année sur les sociétés paysannes dans la France du 21ème siècle, ce film ne prétend pas défendre une thèse, dénoncer le rouleau compresseur du libéralisme ou de la modernité, encenser la tradition ou les archaïsmes ruraux.

Livrer la chronique d’une autre France

La seule intention perceptible ici est de livrer au travers de quelques tranches de vie attachantes, la chronique d’une autre France, qui n’est plus tout à fait mais qui continue à structurer notre imaginaire. Comment expliquer sinon que dans cette salle de projection de Bastille où se côtoient des spécimens représentatifs de la population de la capitale, l’émotion des spectateurs soit aussi palpable ?

Sans avoir besoin d’échanger, on sent bien que telle réflexion d’un des protagonistes du film ou telle situation fait écho à des réminiscences de chroniques familiales qui appartiennent à chacun mais sont communes à tous.

Ce qui est formidable, ce sont bien évidemment les « clients » de Depardon. Une poignée de paysans dur au mal, vieillissant pour la plupart, animés d’une passion dévorante pour une terre et des bêtes qui ne leur rendent pas toujours.

Il y a donc les frères Privat, couple de vieux garçons n’ayant pas trouvé épouses à leur pied. Ils vivent avec leur neveu, qui, concession à la vie moderne, a trouvé une compagne (qui n’est pas du pays, ce qui est bien le problème) par petite annonce.

Les mots comptent moins que les silences et les regards

Il y a ce ménage de septuagénaire ardéchois, lui estropié refusant de se l’avouer et elle, trottant constamment tel un rongeur cocaïnomane de la vieille cafetière aux deux dernières vaches de leur cheptel.

Comment oublier aussi cette jeune femme cévenole qui voudrait bien devenir éleveur de brebis mais ne peut pas car l’activité agricole a beau se mourir faute de combattants, c’est toujours trop cher de s’installer. Elle en parle en phrases précises et fatalistes, avec la rigueur de ceux qui ont longtemps mûri leur projet professionnel. Tout le drame de l’élevage extensif de moyenne montagne est contenu dans ces quelques plans sobres d’une vocation contrariée.

Bien que le film se présente comme une suite d’interviews (Depardon arrive en voiture dans une ferme connue, installe imperceptiblement sa caméra et converse avec ses hôtes comme au coin du feu), les mots comptent moins que les silences et les regards. Tel cet autre paysan à la chevelure hirsute, sorte de Cherokee égaré en Lozère, qui regarde l’enterrement de l’Abbé Pierre à la télévision et marmonne vaguement en réponse aux questions qu’on lui pose.

Certes, Comme le dit mon amie Marie-Roger (elle se reconnaîtra), ce n’est pas parce qu’on est taiseux, qu’on a des choses profondes à dire. Mais Depardon ne juge pas, il donne la parole et écoute. Il est là en ami de la famille et non comme cinéaste. Il a mis 10, 15 parfois 20 ans pour se faire accepter. Il a attendu avant de sortir sa caméra. Il a respecté des interdits, il les a apprivoisés.

L’unité de temps primordiale, c’est la saison

Pourquoi ? D’abord parce que lui-même est issu de ce monde et qu’il l’a longtemps occulté. L’infatigable globe trotter qui n’a cessé de traverser les fuseaux horaires se découvre sur le tard très proche d’une poignée de voyageurs immobiles pour qui l’unité de temps primordiale, c’est la saison.

Ensuite pour capter des moments de vérité et d’émotion pure qui ne sont pas fabriqués et adviennent simplement : le regard rougeoyant de Marcel Privat, encore vivant mais déjà mort, enterré dans sa surdité et son vieux corps comme dans un sarcophage. Quelle tristesse dans ce regard lucide et sobrement désespéré à l’idée de ne plus pouvoir suivre les troupeaux sur les hauts plateaux ! Tout comme celle de son frère cadet, impuissant devant une de ses bêtes mourantes : « Vous comprenez, je l’ai vu naître».

On a envie de lui laisser le dernier mot lorsqu’il dit avec son accent granitique : « je ne suis pas un rétrograde vous savez ». Rétrograde, peut être pas, intemporel, certainement. Plan large sur les causses, la caméra s’éloigne…applaudissements.

Jérémie, lozérien cinéphile

  • La bande annonce du film

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  1. Des nouvelles du Monde | Sur Le Feu - 11 février 2009

    [...] C’est toute la force de ces témoignages (d’où naît l’émotion) et en même temps la limite d’un dispositif qui génère une hétérogénéité du propos et un inégal intérêt (interminable description des intempéries insulaires par une quinquagénaire bretonne). Restent comme toujours chez Depardon des gueules incroyables filmées au milieu de paysages à couper le souffle (mais pour cela, se reporter plutôt à son merveilleux dernier opus, La vie moderne) [...]

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