
Troublante période où simultanément Jean Paul Belmondo, 74 ans, revenu d’outre tombe fait un retour controversé au cinéma sous la direction du trop lyrique Francis Huster et où dans le même temps Michel Piccoli, de 10 ans son aîné, s’offre un nouveau tour de piste sur la scène du Théâtre de la Colline.
Étrange époque car ces deux évènements censément artistiques ne sont ces derniers temps commentés que sous l’angle de l’âge canonique de leur protagoniste principal et des outrages faits par le temps au capital d’un acteur : sa diction, sa gestuelle, sa mémoire.
Un personnage étrange, mi clochard mythomane mi vieillard flamboyant
Revenons au spectacle mis en scène par André Engel qui adapte une pièce de Thomas Bernhard dédiée au grand acteur Minetti. Foin du personnage réel, c’est ici du mythe de l’acteur qu’il est question. Et c’est vrai que les thèmes de la pièce ont bien de quoi séduire. Soit un personnage étrange, mi clochard mythomane mi vieillard flamboyant, devisant sur sa gloire passée et revenant d’un long exil à son propre art; soit un hôtel bourgeois d’Ostende une nuit de Saint Sylvestre balayant la mer du Nord d’une improbable tempête de neige ; soit une valise aux allures de malle, refuge des souvenirs (et des impostures ?) de Minetti ; soit une méditation sur l’artiste, sur la « littérature classique » ; soit une mise en abyme permise par l’identification troublante entre le personnage Minetti et son interprète Piccoli.
Il y est question d’un grand acteur déchu, ancienne gloire du théâtre de Lübeck qui s’est exilé contraint et forcé 30 ans plus tôt à la campagne, rompant tout contact avec la scène et entretenant sa passion pour l’art dramatique devant sa glace une fois par mois. Toutes ces années, ce farouche opposant de la littérature classique dont l’ire n’épargne que King Lear de Shakespeare a conservé le masque du Roi réalisé pour lui des années plus tôt par le grand peintre James Ensor. En cette nuit de la Saint Sylvestre, il dit avoir rendez vous avec le directeur du Théâtre d’Ostende qui lui aurait demandé de remonter sur les planches pour interpréter son personnage fétiche à l’occasion du bicentenaire du théâtre municipal. Pendant toute la pièce, et au fur et à mesure que, telle «Madeleine qui ne viendra pas », le directeur se fait attendre, l’ambiguïté demeurera : ce rendez vous est-il réel ? Ce personnage est-il vraiment celui qu’il prétend ? Sa malle écrasante abrite-t-elle autre chose que du vent ?
Alors pourquoi n’ais-je pas tout à fait accroché?
La faute au texte peut être. Minetti est un soliloque dont le propos semble parfois patiner. La répétition est ici de mise. L’avancée dans la pièce doit se faire par effet d’accumulation. La mise en scène et surtout le décor très académique renforcent cette impression de sur place qui m’a malheureusement parfois saisi.
Par ailleurs, on ne peut le nier, il existe après une semaine de représentations encore des problèmes techniques de mémorisation de son texte par le grand acteur. Je n’aurai pas l’outrecuidance de m’appesantir sur ce sujet comme on commenterais les performances d’un sprinter : à 83 ans, Piccoli retient 10 fois mieux son texte labyrinthique que je ne saurai jamais les chansons de Bobby Lapointe. Sans partenaire pour nouer un dialogue, sans réel élan narratif propre du texte, le comédien avance comme dans la tempête de neige censée faire rage au dehors de cet hôtel d’Ostende. On peut bien entendu saluer son courage de ne pas recourir à l’oreillette ainsi que son brio improvisant un déplacement sur scène ou une réplique imaginaire pour se laisser le répit d’aller chercher auprès d’un partenaire affable la suite de son texte.
Surtout, le spectateur que je suis s’est senti progressivement gagner par un sentiment de malaise devant l’identification poussée entre la déchéance de pantin dérisoire du personnage éponyme et les limites de son interprète. Peu importe s’il s’agit de fausses défaillances, de vraies performances, ou l’inverse. Le fait est que Michel Piccoli ne parvient pas tout à fait à introduire cette distanciation entre Minetti et lui qui permettrait au spectateur de se délester d’une forme de gène et d’un sentiment de pathétisme.
Malgré sa voix désormais feulante qui n’a plus tout à fait (sauf lorsqu’il s’acquitte de ses répliques en anglais dans le texte) ce timbre grave à la fois net et puissant qui en fit jadis un Dom Juan mémorable pour Marcel Bluwal, malgré le trouble qui ne nous quitte pas, l’émotion finit malgré tout par advenir. Grâce à un final plus fluide que le reste de la pièce, illuminé en sa toute fin par le chant caverneux d’un Tom Waits exprimant le blues d’un paumé magnifique. Piccoli, abandonné de tous et dos à la salle, semble se refléter dans ces paroles et ainsi tirer sa révérence. Lors des rappels, entouré de ses partenaires, on le sent ému d’être là – encore là.
En sortant dans la rue, la une de Gala affiche un Bebel bronzé, moumoute sur la tête qui nous invite de son sourire mi narquois mi demeuré à contempler sa nouvelle compagne, 40 ans moins âgée que lui. On ne sait pas pourquoi mais on se dit vraiment en cet instant qu’on préfère le poids des mots au choc des photos.
Jérémie
- Minetti, de Thomas Berhnard
- Théâtre de la Colline
- Mise en scène André Engel, avec Michel Piccoli.

Et si le problème ce n’était pas Michel Piccoli, comme le font croire la plupart des critiques qui se focalisent sur son jeu et sa mémoire (oubliera-oubliera pas ?)… Le texte est effectivement labyrinthique. Comment ne pas s’y perdre ? Mais ce labyrinthe rend compte de manière très réaliste la vieillesse. Il y a une poésie du langage gateux dont Bernhard donne une version assez impressionnante. En revanche, il y a peut-être deux malentendus :
- le premier, aller voir Pichel Piccoli jouant Minetti. Or, on va voir d’abord Minetti de T. Bernhard avec Michel Piccoli. C’est quand même pas le même horizon d’attente pour reprendre Jauss. Et ça Piccoli n’y peut rien. Nous n’avons qu’à nous en prendre à nous-même.
- la mise en scène d’Engel et en particulier le choix du décor. La pièce et le texte de Berhnard est plus proche de Beckett et de Koltès que de Labiche… Pourtant on se retrouve dans un espace qui ressemble au décor de l’hotel du libre échange mis en scène par Françon l’année dernière (et avec un tout autre propos)… Un décor propret et aussi sage laisse attendre une histoire classique… Et on se retrouve piégé (si on a pas lu le texte avant… ce qui est le cas de la plupart des spectateurs) car le décor n’accompagne pas le texte mais fait diversion…
Et dernière question : pourquoi avoir changer la fin de la pièce… Minetti accompagné par un aveugle sur une plage et qui se suicide… La fin avec Tom waits en demi-cadence est très décevante…