«TRRRIIIC, TRRRRAAACC », le carillon métallique des pièces tombant d’une machine à sous rappelle au premier abord l’entame d’un tube des Pink Floyd et puis le sens de ce raffut se matérialise devant nos yeux : le phénomène à première vue très barbant des transferts d’argent internationaux effectués par les migrants depuis leur pays d’accueil vers leur pays d’origine prend soudain une tournure très ludique. D’un oriflamme symbolisant une grande nation occidentale se déversent sans discontinuer vers les drapeaux des contrées en développement des billes numériques symbolisants des centaines de millions de dollars…
Nous sommes dans la dernière partie de l’exposition Terres natales, ici commence ailleurs en cours à la Fondation Cartier Bresson jusqu’au 15 mars. C’est à ce moment là que le propos décolle et qu’on sort de la sensation d’un agréable déjà vu pour rentrer dans l’inédit.
A l’aide d’un dispositif d’écran de cinéma circulaire sur 180 degrés, les spectateurs sont plongés dans une animation à la frontière entre le James Bond de Jamais plus jamais et le slalom de champ d’astéroïdes de la Guerre des étoiles. Pourtant, le propos ne paraît pas aussi excitant de prime abord que les conflits interstellaires ou la lutte pour la domination du Monde.
Ce que cette installation vidéo cherche à matérialiser pour les porter à notre conscience, ce sont ces phénomènes invisibles et quotidiens de migrations qui ne prennent une tournure tangible pour nous que lorsque les soubresauts deviennent convulsion et que la planète soudain devenue trop petite semble exploser sous le poids de ses propres contradictions.
Flux financiers, conséquences et déplacements subis
De quoi s’agit-il exactement ? Au travers d’un planisphère électronique malléable à dessein, représenter quelques phénomènes liées aux déplacements contemporains et à venir de population. 3 thèmes principaux se succèdent : les flux financiers générés par les migrants, donc ; les conséquences à venir, pas si spéculatives et fortement inégales d’une montée du niveau des eaux d’un mètre sur les probabilités d’engloutissement de la plupart des grandes métropoles de la planète ; et puis une spectaculaire mise en scène des déplacements subis par des populations inter et intra nationales liées aux conflits.
Cette dernière séquence est sans doute la plus spectaculaire : devant nos yeux, un globe numérique s’embrase de gerbes de pixels irisées (1 pixel pour 10 réfugiés) pour illustrer dans un défilement chronologique accéléré du dernier demi siècle les masses considérables de personnes déplacées. On est partagé entre une certaine sidération esthétique de la mise en scène et l’effroi devant l’accumulation de souffrance qu’on devine sous ce tableau à la Jackson Pollock.
C’est là la très grande réussite de l’animation conçue par Paul Virilio. D’une abstraction absolue et dédoublée (on survole la terre, les drapeaux remplacent les gens) naît une capacité d’incarnation de la violence des sociétés humaines.
Pour le reste, le parcours proposé manque malheureusement de cohérence. Le thème et les forces en présence sont pourtant alléchantes : D’un côté Depardon, photographe et réalisateur attaché à la notion de sédentarité et d’enracinement.
De l’autre Virilio, philosophe et architecte (à moins que ça ne soit l’inverse) qui, très en avance, annonce depuis au moins deux décennies l’avènement de l’ère de l’ubiquité.
On aurait espéré un dialogue subtil entre ces deux observateurs inquiets des mutations contemporaines mais c’est malheureusement à une juxtaposition de points de vue que nous convie la Fondation Cartier.
Pourtant, les différents matériaux sont de qualité. A commencer par le film qui ouvre l’exposition signé Depardon et projeté sur un grand écran de cinéma. A l’image, défilent les représentants d’idiomes menacés sur 3 continents.
Que disent ces bretons, Mapuche, boliviens, éthiopiens, cévenols ?
Que nous disent-ils ces bretons, Mapuche, boliviens, éthiopiens, cévenols ? Que leur culture est menacée ; que la vie est dure ; que la langue qu’ils parlent leur est tout autant indispensable que l’air qui emplit leurs poumons. Depardon
est parti d’une idée simple – saisir l’expression de ceux dont la parole est menacée – et y applique sa démarche habituelle : laisser libre l’expression de ses interlocuteurs, mais laisser aussi la place à leurs silences.
C’est toute la force de ces témoignages (d’où naît l’émotion) et en même temps la limite d’un dispositif qui génère une hétérogénéité du propos et un inégal intérêt (interminable description des intempéries insulaires par une quinquagénaire bretonne). Restent comme toujours chez Depardon des gueules incroyables filmées au milieu de paysages à couper le souffle (mais pour cela, se reporter plutôt à son merveilleux dernier opus, La vie moderne)
Au final la forme laisse une impression plus durable que le fond du propos : Mais rien que pour les crépitements des flux d’immigration matérialisés par Virilio et ses comparses, télescripteurs affolés des dérèglements de la planète, l’exposition de la Fondation Cartier vaut largement le détour.
JDC
- Exposition Terres natales, ici commence ailleurs, jusqu’au 15 mars 2009.
- Le site de la fondation Cartier
